J'ai une vision bien précise de la façon dont je souhaite voir l'UE. Je suis opposé à une simple zone de libre échange, tout comme je ne souhaite pas la voir devenir un club de pays riches et chrétiens. Je souhaiterais un fonctionnement grosso modo équivalent à celui des États-Unis : un grand état fédéral, avec un gouvernement central décidant des lois européennes, et les états nationaux décidant de leurs lois sur les domaines non réservés à l'Union Européenne. Le TCE était un premier pas dans ce sens, mais certains points m'ont fait voter « non » :

  • L'ensemble de la troisième partie du TCE qui n'a rien à faire dans une constitution, et qui définit un fonctionnement libéral pour l'EU.
  • Le fait que la BCE soit complètement indépendante et n'a pas de comptes à rendre
  • Et principalement parce que le Parlement Européen, seul organe élu par les populations européennes, n'a un pouvoir de décision qu'extrêmement limité, l'essentiel du pouvoir étant principalement détenu par la commission européenne dont les membres sont nommés par les gouvernements nationaux.

Ayant passé deux fois deux mois en Turquie à l'occasion de vacances, j'ai l'aperçu suivant de la Turquie:

  • C'est un pays en majeure partie occidentalisé (comportements, habitudes vestimentaires), en particulier dans les grandes villes. Les campagnes sont en revanche plus traditionnelles. Cette dualité ville / campagne existe déjà dans les pays européens qui vont rejoindre l'UE en 2007, et peut-être dans une moindre mesure dans les nouveaux arrivants parmi les pays de l'Est. Cette même dualité a existé jusqu'à récemment (années 60) dans nos vertes campagnes françaises.
  • J'y ai vu très peu de signes d'un traditionalisme islamique, que ce soit dans les villes ou campagnes. Si l'on excepte les fichus dont se parent les femmes dans les campagnes, que j'associerais au fichu noir des grand-mères des campagnes françaises il y a une quarantaine d'année, les seules femmes voilées que je voyais étaient celles qui « rentraient au pays », depuis l'Allemagne ou la France.
  • Les gens y sont très sympathiques et accueillants, mais ce point n'a rien à voir avec l'intégration de la Turquie dans l'UE. Il est d'ailleurs à croire que plus les populations sont pauvres, plus elles sont capables de faire preuve de gentillesse et d'entraide envers des inconnus, choses qui se font rares dans les pays occidentalisés.

Depuis les années 60, les pays européens font miroiter à la Turquie son entrée dans l'UE. Ne serait-ce que pour ça, il serait très peu moral de répondre « et bien maintenant, on ne veut plus de vous, merci d'avoir participé ». A noter que ce point ne présage pas de l'entrée de la Turquie, mais seulement de l'ouverture des négociations d'adhésion.
Ensuite, l'adhésion d'un pays musulman dans l'espace européen pourrait aider ce dernier à être perçu par les autres nations musulmanes comme n'étant pas leur adversaire (le bon vieil antagonisme judéo-chrétien / musulman). Il pourrait être montré comme une voie à suivre, une voie qui ne soit pas celle d'un rigorisme islamique et d'un rejet pur et dur de l'occident, ce grand Satan. En revanche, je suis moins enthousiaste à étendre l'UE à l'ensemble des pays du pourtour de la Méditerranée. Mais je ne suis pas contre une coopération économique et politique étendue avec ces mêmes pays, à condition qu'ils évoluent vers de réelles sociétés de droit, peu importe la religion dominante.
Du point de vue de la pauvreté du pays (comprendre les 70 millions de pauvres qui vont venir submerger nos riches contrées, et aspirer tout le budget de l'UE), ce point peut être réduit par un nouveau calcul des « allocations » versées aux différents pays. Mais quand on voit comment s'est passé le calcul du budget européen après le référendum sur le TCE, où les pays riches et fondateurs ont refusé de voir baisser leur primes alors que les nouveaux arrivants et moins riches ont accepté de faire des concessions et baisser leurs primes, je pense que ce point est plus un rêve éveillé de ma part. Et d'un point de vue du déplacement des populations de la Turquie vers les pays occidentaux, il est possible de faire comme pour les nouveaux arrivants de l'UE : limiter la libre circulation des ressortissants pendant quelques années. De toute manière, à partir du moment où le pays bénéficiera des aides européennes, quel sera l'intérêt pour les populations d'émigrer vers les pays plus riches. Il est à noter que ce genre d'interrogations s'est posé lors de l'adhésion de la Grèce, du Portugal et de l'Espagne. Non seulement on n' a pas vu un déferlement de leurs ressortissants vers les autres pays, mais l'enrichissement de ces nouveaux pays s'est effectué sans non plus ruiner les pays fondateurs.
Enfin, refuser l'entrée de la Turquie dans l'UE alors qu'elle a effectué des avancées sociales dans ce but (reconnaissance des minorités Kurdes - alors que la France ne reconnaît pas les minorités amérindiennes en Guyane -, reconnaissance de la prévalence des lois internationales sur les lois nationales, révisions de certains procès à la demande de l'UE, retrait de l'armée des secteurs clés de la politique intérieure, etc.) pourrait convaincre la Turquie de laisser tomber ces avancées, nourrir un ressentiment à l'égard de l'UE et provoquer une montée de l'islamisme qui serait préjudiciable à la stabilité de cette région.

En revanche, certains points plaident pour un report des négociations d'adhésion, ou un report de l'adhésion proprement dite. Je ne sais pas comment fonctionne l'UE dans ce cas : soit les négociations sont reportées jusqu'à la résolution des points litigieux; soit les négociations d'adhésion vont définir des points à respecter avant une certaine échéance, avec de nouvelles négociations à cette échéance.
La non-reconnaissance de Chypre est un de ces points. Il n'est absolument pas normal qu'un candidat à l'entrée dans l'UE ne reconnaisse pas l'un des membres. Cette reconnaissance doit être préalable à l'entrée, et ne doit pas être reportée après celle-ci.
Un autre point concerne la gestion de la justice. Certains rapports dénoncent l'utilisation de la torture sur des suspects. Cette torture n'est certes pas généralisée à l'ensemble de l'appareil judiciaire, mais elle n'a quand même pas lieu d'être.
Il serait aussi bien que la Turquie reconnaisse le terme de « génocide » en ce qui concerne la déportation et le massacre des populations arméniennes au cours de la première guerre mondiale. Autant le gouvernement turc reconnait ce massacre, autant il en conteste l'ampleur et refuse le terme de « génocide ».
Enfin, la Turquie doit intensifier ses efforts quant à l'égalité homme / femme dans la société. Si des efforts ont été faits dans ce domaine, le pays ayant même donné le droit de vote aux femmes avant la France (1934 pour la Turquie, 1945 pour la France), une femme ayant été premier ministre de 1993 à 1996 (soit nettement plus longtemps que l'éphémère Edith Cresson qui n'a tenu que 10 mois) et le port du voile étant strictement interdit dans les administrations publiques, tout n'est pas encore rose. Les crimes d'honneur ont encore lieu dans les parties orientales du pays, sans que la justice ne semble réellement s'en émouvoir.

Pour conclure, la Turquie est bien partie pour faire partie de l'UE. Autant les pays actuellement membres de l'UE ne sont pas tout blancs dans les domaines de la justice et de la parité homme/femme, sans parler de la tardive reconnaissance des exactions de l'armée française durant la guerre d'Algérie, autant la Turquie a des efforts à faire sur ces mêmes points. Si ceux-ci devaient être résolus, je n'hésiterais pas à voter « oui » à un éventuel référendum sur le sujet (bien que je pense qu'après la baffe du TCE, le référendum sur l'adhésion de la Turquie ne soit qu'un lointain mirage).